Kjersti Fløttum
Université de Bergen
kjersti.flottum@roman.uib.no

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Fragments guillemetés dans une perspective polyphonique


1. Introduction

L’objet d’étude du présent exposé est la polyphonie telle qu’elle se manifeste dans des fragments textuels guillemetés, appelés ici îlots textuels (ci-après : IT), tirés du Temps retrouvé, la partie finale de l’oeuvre A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. En me basant sur une analyse polyphonique, je tenterai de rendre compte de certaines des particularités de ces fragments. Je proposerai une conception selon laquelle l’IT peut être une manifestation d’un discours-MOI (discours ayant comme origine le locuteur) aussi bien qu’une manifestation d’un discours-AUTRE (discours ayant comme origine une instance autre que le locuteur). Cette distinction pourra contribuer à préciser les fonctions que peuvent assumer les IT dans l’oeuvre de Proust. Dans une étude ultérieure (Fløttum à paraître), les résultats de cette analyse seront développés et comparés avec les résultats de l’étude sur le discours direct dans Le temps retrouvé entreprise par Norén (à paraître) ainsi qu’avec les résultats de l’étude sur les fragments guillemetés/mis en italiques dans Madame Bovary de Gustave Flaubert entreprise par Jørgensen (1999 et 2000).

Sans entrer dans les détails de la justification du choix de nos matériaux, je signale cette première raison : les IT abondent dans Le temps retrouvé et semblent représenter une gamme de formes et de fonctions différentes (dont je ne pourrai traiter qu’une toute petite partie ici). Une deuxième raison, peut-être plus intéressante, est que je voudrais comparer l’oeuvre de Proust avec Madame Bovary de Flaubert, roman également caractérisé par un grand nombre d’IT, souvent en forme d’italiques. Une troisième raison de ce choix de matériaux est le fait que l’oeuvre de Proust est un roman à la 1ère personne. Le locuteur-narrateur est très présent. C’est aussi un roman qui a été extrêmement important pour le développement du roman du XXe siècle. Le travail sur le langage que Proust entreprend, implicitement aussi bien qu’explicitement, a fait coulé beaucoup d’encre dans les recherches littéraires. Dans son oeuvre, il y a par exemple de nombreuses discussions métalinguistiques. Proust met en jeu - et en question – une forme d’écriture qui mérite des études tant littéraires que linguistique(1). Sa recherche pourrait être considérée comme une longue recherche aux bonnes expressions à utiliser pour capter le message qu’il a voulu transmettre ; en termes littéraires, pour Proust, il est question de capter ce qu’est l’esthétique(2).

Après un renvoi sommaire à quelques études antérieures dans le domaine du discours représenté (section 2), je présenterai différentes formes des IT ainsi que la répartition des exemples constituant mon corpus (section 3). Avant d’entreprendre l’analyse même (section 5), je ferai une petite introduction au cadre théorique utilisé, à savoir la polyphonie linguistique, dans la version ScaPoLine, développée au sein du projet nordique Polyphonie linguistique et polyphonie littéraire(3) (section 4). Ensuite je proposerai quelques fonctions que les IT dans l’oeuvre de Proust semblent assumer (section 6) ; pour finir (section 7), j’indiquerai des points qui pourront être importants dans la comparaison avec Madame Bovary (voir ci-dessus).

2. Études antérieures

Nombreux sont les travaux antérieurs qui traitent du discours rapporté ou représenté (DR), dont les IT constituent une forme particulière. Jacqueline Authier avait appelé, déjà en 1978, l’élément mis entre guillemets îlot textuel en discours indirect, dans un énoncé comme le suivant (Authier 1978 : 28 ; voir aussi Authier-Revuz 1992 : 41, 1993 et 1996) :

(A) Jean a dit que sa "villa" était en mauvais état.

Par la suite ce phénomène d’îlot textuel (IT) – où un discours autre est rapporté ou représenté dans un discours donné d’une manière ou d’une autre – a subi diverses analyses, linguistiques et littéraires, sous différents termes (voir Gaulmyn 1983, Perret 1994, Rosier 1999, Tuomarla 1999). L’intérêt pour les IT est peut-être dû à la fréquence élevée de ce phénomène dans la presse écrite ces dernières années. Les IT ainsi que d’autres formes de DR manifestés dans le discours journalistique ont été analysés dans de nombreux contextes (voir par exemple Authier-Revuz 1992 et 1993, Tuomarla 1999, Fløttum 2001a).

Certains chercheurs nomment l’IT forme hybride ou forme mixte du discours représenté. En parlant de forme mixte ou de mixité, on entend, par exemple, que dans un contexte de discours indirect (DI) est inséré un élément de discours direct (DD). Rosier, pour sa part, affirme que

"mixte signifie mélange de critère distinctifs (qui peut aller jusqu’à la rupture syntaxique) et il existe bien aussi un discours indirect avec guillemets" (Rosier 1999 : 113).

Pour Authier-Revuz, qui maintient une distinction nette entre DD (fait de mention) et DI (fait d’usage), il ne s’agit pas de forme mixte. Elle considère les exemples du type (A) comme "un cas de figure particulier de fonctionnement du signal de modalisation autonymique", où il y a "usage avec mention (modalisation autonymique) d’éléments pleinement intégrés à la syntaxe standard de la phrase" (Authier-Revuz 1992 : 41).

Le phénomène de modalisation autonymique (semblable à ce que Rey-Debove 1978 appelle connotation autonymique) constitue, selon la définition d’Authier-Revuz, un procédé

"qui, à un élément X dont il est régulièrement fait usage, c’est-à-dire inscrit dans la continuité sémiotique, syntaxique, énonciative, de l’énoncé, ajoute, via la configuration méta-énonciative d’un dédoublement du dire, le commentaire – non-verbalisé dans le cas du guillemet – d’un ’je dis X pour reprendre les mots de l’, où il est fait mention de X" (Authier-Revuz 1996 : 96-97).

Voici un exemple typique repris d’Authier-Revuz (1992 : 41) :

(B) La "villa" de Jean, comme il dit pour son cabanon, est en mauvais état.

Cette configuration de modalisation autonymique peut se manifester avec un commentaire explicite, comme en (B). Cependant, elle peut également se réaliser par le simple signal typographique à l’écrit (guillemet ou italique) ou intonatif à l’oral :

(C) La "villa" de Jean est en mauvais état.

Il est clair que l’interprétation d’exemples comme (C) est nettement moins évidente que l’interprétation de (A) et de (B). Comment interpréter les guillemets en (C) ? Qui parle ici ? Il est vrai que le contexte nous donne souvent des indications pour identifier la source du segment guillemeté, mais dans bien des cas la question de l’identification se résout difficilement. Dans la présente étude, je proposerai quelques réponses aux questions posées.

3. Répartition et formes des îlots textuels (IT) dans Le Temps retrouvé (TR)
Au point de départ, l’objet de la présente étude a été constitué par les trois types d’IT suivants, qui correspondent plus ou moins aux types présentés par Authier-Revuz, A, B et C respectivement (voir ci-dessus). Le X représente le segment guillemeté :

(I) îlot textuel en DI (Jean dit que … "X" …)
(IIa) îlot textuel hors DI avec source explicite (selon (les paroles de) Jean, … "X" …)
(IIb) îlot textuel hors DI sans source explicite (… "X"… )

De ces types, où l’IT est constitué par un segment (X) encadré par des guillemets, les types IIa et IIb semblent être les plus fréquents dans Le Temps retrouvé (ci-après : TR). Mon corpus comporte environ 250 IT dont les IT type IIb constituent environ la moitié et les IT type IIa un tiers. Le reste est représenté par des IT type I. Dans ce qui suit, ce seront surtout les types IIa et IIb qui seront étudiés. Il faut préciser que mon corpus ne comporte pas tous les IT repérés dans TR. Par exemple, les longues discussions métalinguistiques comportant une multitude d’IT (certes intéressantes, mais auxquelles il faudrait consacrer une étude à part ; quelques exemples seront présentés en 6) seront exclues. Je n’aborderai pas non plus les exemples d’IT constitués par un nom propre, phénomène qui mériterait également une analyse différente.

Avant de présenter des exemples tirés du TR, je vais préciser un tant soit peu la forme de l’IT même. Généralement, le segment X des IT dans TR correspond à un seul constituant syntaxique, mais à différents niveaux. L’IT, tel que je le définis, ne constitue normalement pas une phrase ou une proposition entière autonome. (Le fait que ces IT ne constituent pas des propositions entières représente un critère de délimitation par rapport aux répliques et au discours direct, domaine étudié par Norén à paraître). Le segment X de l’IT étudié ici se définit comme constitué par un mot seul, un groupe de mot (syntagme) ou une partie consistant en plusieurs groupes (proposition elliptique).

Dans sa description de la modalisation autonymique entreprise par Authier-Revuz, elle précise : "le fragment "X" dit îlot textuel est intégré et homogène, syntaxiquement et énonciativement, au contexte de DI, ou de MDS [modalisation comme discours second] sur le contenu, où il figure" (Authier-Revuz 1996 : 95). Cette caractérisation implique que les cas autonymiques sont exclus, comme dans son exemple :

Le mot "surpris" a irrité (exemple tiré d’Authier-Revuz 1996 : 96).

Bien que je n’étudie pas d’une manière approfondie ce type de segments autonymiques dans cette étude (un choix tout à fait pratique), je ne suis pas d’avis qu’ils doivent être exclus de la catégorie d’îlot textuel. Je ne partage pas le point de vue d’Authier-Revuz selon lequel il faut faire une stricte distinction entre mention et usage (1992, 1996) dans tous les cas. Je suis plutôt de l’avis de Rosier (1999) et de Tuomarla (1999) qui, elles, considèrent que dans les cas ’mixtes’, il peut y avoir aussi bien du mention que de l’usage. (Pour une discussion de la conception d’Authier-Revuz, voir aussi Perrin 2000).

Considérons maintenant quelques exemples des IT qui seront étudiés dans le présent travail(4) :

IT d’un mot seul (fonction syntaxique dans cet exemple : noyau d’un syntagme nominal) :

(1) M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de paix avant que l'Allemagne eût été réduite au même morcellement qu'au moyen âge, la déchéance de la maison de Hohenzollern prononcée, et Guillaume ayant reçu douze balles dans la peau. En un mot il était ce que Brichot appelait un "jusqu'auboutiste", c'était le meilleur brevet de civisme qu'on pouvait lui donner. (p.728/16c)

IT d’un groupe de mots (fonction syntaxique dans cet exemple : attribut) :

(2) Encore le premier de ces traits caractéristiques s'effaça-t-il assez vite, car Cottard mourut bientôt "face à l'ennemi", dirent les journaux, bien qu'il n'eût pas quitté Paris, mais se fût en effet surmené pour son âge, suivi bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina une seule personne qui fut, le croirait-on, Elstir. (p.769/60)

IT d’un groupe de mots ’long’ (fonction syntaxique dans cet exemple : complément d’objet direct) :

(3) L'état-major allemand s'était-il en effet bien conduit, ou fallait-il voir dans la lettre de Gilberte un effet par contagion de l'esprit des Guermantes, lesquels étaient de souche bavaroise, apparentés à la plus haute aristocratie d'Allemagne, mais Gilberte ne tarissait pas sur la parfaite éducation de l'état-major, et même des soldats qui lui avaient seulement demandé "la permission de cueillir un des ne-m'oubliez-pas qui poussaient auprès de l'étang", (…).(p.751/40)

Il y a lieu de se demander si la longueur de l’IT joue un rôle particulier. Sans entrer dans cette discussion ici, je tiens à mentionner l’avis de Tuomarla :

"plus un segment cité est long (…), plus on fait usage du segment en le citant (…). En revanche, l’effet d’un mot singulier entre guillemets est plus proche de celui du métalangage : on souligne ainsi que c’est le terme même qui a été utilisé dans le discours d’origine." (Tuomarla 1999 : 160).

A mon avis, il est également pertinent de mentionner dans ce contexte que les IT longs semblent souvent être des citations de sources écrites.

Bien que la forte majorité des IT soient réalisés par un seul constituant, plus ou moins long, il y a quelques cas d’exception. Premièrement, il y quelques IT constituant des phrases ou propositions elliptiques, souvent dans un contexte où le sujet syntaxique se trouve hors de l’IT :

(4 ) Et pourtant l’Allemagne emploie tellement les mêmes expressions que la France que c’est à croire qu’elle la cite, elle ne se lasse pas de dire qu’elle "lutte pour l’existence". (p.798/81)

(5 ) (…) elles qui croyaient qu’elle "n’en était pas", (…). (p. 708/5)

Enfin, on trouve des particularités de forme comme des messages entiers de style télégramme:

(6 ) (…) tandis que l'heure du train qui s'approchait, sans que Gilberte sût si son mari arriverait vraiment ou s'il n'enverrait pas une de ces dépêches dont M. de Guermantes avait spirituellement fixé le modèle : "Impossible de venir, mensonge suit", pâlissait ses joues sous la sueur violette du fard et cernait ses yeux. (p.702-703/3)

On pourra bien sûr discuter s’il s’agit là d’un IT selon ma définition. Cependant, pour ce qui est de la valeur, leur forme et leur fonction syntaxique ne semblent pas être importantes.
Considérons maintenant des exemples des types proposés I, IIa et IIb.

Exemples IT en DI, type I :

(7) Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à Paris. Il me dit que même à Paris c'était quelquefois "assez inouï". (p. 758/49)

(8) Bloch nous quitta devant sa porte, débordant d'amertume contre Saint-Loup, lui disant qu'eux autres, "beaux fils" galonnés, paradant dans les états-majors, ne risquaient rien, (…). (p.740/28)

Exemples IT hors DI avec source explicite, type IIa :

(9) En lisant les journaux, l'air de triomphe des chroniqueurs présentant chaque jour l'Allemagne à bas, « la bête aux abois, réduite à l'impuissance », alors que le contraire n'était que trop vrai, l’ [M. de Charlus] enivrait de rage par leur sottise allègre et féroce. (p.775/64)

Il s’agit ici d’IT situés dans un cadre avec référence d’une manière ou d’une autre à la source du segment guillemeté ; la source dans cet exemple est "les chroniqueurs". Cette référence peut être manifestée et précisée par un commentaire explicite comme ’selon un tel’ou précisée comme dans ’selon les paroles d’un tel’, ou encore comme dans l’exemple suivant par "comme il dit":

(10) M. de Charlus : (…) Mais enfin j'ai une certaine considération pour ce régent de collège beau parleur et fort instruit, et j'avoue que c'est fort touchant qu'à son âge, et diminué comme il est, car il [Brichot] l'est très sensiblement depuis quelques années, il se soit remis, comme il dit, à "servir". (p.779/67b)

Exemples IT hors DI sans source explicite, type IIb :

(11) On aurait pu les croire d'après cela foncièrement mauvais, mais ce ne furent pas seulement à la guerre des soldats merveilleux, d'incomparables « braves », ç'avaient été aussi souvent dans la vie civile de bons coeurs, sinon tout à fait de braves gens. (p.830/105)

Il s’agit ici d’un IT à l’intérieur d’une phrase, non pas dans le cadre DI ou avec référence explicite. Bien entendu il est souvent possible, par inférence, de concevoir une source possible de l’expression guillemetée. Dans l’exemple ci-dessus on pourrait penser à un écho de l’opinion générale : c’est peut-être ON qui est la source. Quoi qu’il en soit, ce qui retient notre attention ici est le fait que cette référence n’est pas explicitement signalée(5).

Bien qu’il n’y ait pas de référence à une source possible du segment guillemeté à l’intérieur du cadre de la phrase, une telle référence peut être repérable dans le co(n)texte. Dans l’exemple suivant, il n’y a pas de référence explicite à l’IT "myope" :

(12) Mais Bloch avait complètement changé d'avis sur la guerre quelques jours après, où il vint me voir affolé. Quoique « myope », il avait été reconnu bon pour le service. (p.739/26)

Sans autre indication, on aurait pu croire que ce sont les autorités militaires qui constituent la source dans cet exemple. Cependant, deux phrases plus haut, la référence est explicite – c’est Bloch lui-même :

(13) Bloch avait été enchanté d'entendre l'aveu de lâcheté d'un « nationaliste » (qui l'était d'ailleurs si peu) et, comme Saint-Loup lui avait demandé si lui-même devait partir, avait pris une figure de grand-prêtre pour répondre : « Myope. » (p.739/25)

Il y a bien sûr beaucoup d’exemples qui ne se laissent pas classer facilement soit dans l’une soit dans l’autre des catégories IIa et IIb. Comme lecteur on a souvent une intuition de ce qu’un personnage mentionné dans la même phrase qu’apparaît l’IT est la source de ce dernier. Cependant, on ne peut pas être tout à fait sûr, comme dans cet exemple, où l’on est plus ou moins invité à attribuer l’IT à M. de Charlus :

(14) Quant au changement qui avait affecté les plaisirs de M. de Charlus, il resta intermittent : entretenant une nombreuse correspondance avec le « front », il ne manquait pas de permissionnaires assez mûrs. (p.770/61)

C’est là le privilège du locuteur : de mettre en scène les paroles à son gré et de nous laisser un peu dans la confusion. Que la source soit explicite ou non, l’important pour l’analyse est le fait que le locuteur marque ces mots. Il s’en distance d’une manière ou d’une autre ; ce marquage manifeste un arrêt, ou une réflexion sur le langage, et dans certains cas, avec un ton ironique (voir Helkkula-Lukkarinen 1999 : 114). Dans une interprétation littéraire, on pourra proposer que les guillemets marquent l’habitude, ce qu’on dit habituellement. C’est justement l’habitude que veut rompre le locuteur de la Recherche – il cherche à se libérer du "pouvoir de l’habitude" (Helkkula-Lukkarinen 1999 : 8, note 5), dans sa recherche du sens des mots (voir aussi Langeland 2001 : 28-29). C’est peut-être là un indice du rôle des IT dans l’oeuvre de Proust.

4. Cadre théorique – hypothèses
La problématique constituant la base de la division en deux catégories IIa et IIb est double. En premier lieu, elle porte sur la source du point de vue du segment guillemeté, le X. Pour l’une des catégories la source peut être repérée, pour l’autre non. Toutefois, bien que cette différence entre les deux types existent, il y a une autre problématique, commune pour les deux, qui est également pertinente : le lien entre locuetur et segment guillemeté. En second lieu, il s’agit donc de déterminer le lien entre le locuteur et le segment X. Les réponses aux questions sous-jacentes à cette problématique contribueront à préciser les fonctions des IT.

Voilà un objectif qui justifie le choix de cadre théorique de l’analyse, à savoir la polyphonie linguistique. En effet, dans les études antérieures, il n’y a pas eu beaucoup de tentatives d’analyser les IT dans un cadre polyphonique. Du domaine du discours rapporté ou représenté (DR), c’est surtout le phénomène de discours indirect libre qui a subi bien des analyses à l’intérieur de ce cadre théorique, cadre qui semble tout à fait indiqué pour des études du DR en général.

Je me servirai ici de la version de la polyphonie linguistique appelée ScaPoLine, telle qu’elle est développée surtout par Henning Nølke (1994 et 2001, inspiré par Ducrot 1984) ainsi que par les autres membres du projet nordique Polyphonie linguistique et polyphonie littéraire (voir note 2). Son objet est le sens des énoncés, c’est une théorie sémantique. Et elle est discursive parce que le sens est vu comme "constitué de traces d’un discours cristallisé et parce que ce sens concerne l’intégration discursive de l’énoncé ; […]. " (Nølke & Olsen 2000 : 49) Dans ce projet nous tentons de réunir les perspectives linguistique et littéraire dans l’étude de textes différents, principalement littéraires.

Ce cadre polyphonique semble convenable pour la présente étude, où il est question d’examiner des marques explicites (ici : les guillemets) insérées dans le discours par le locuteur. Plus précisément il s’agit d’étudier la source du segment X mis entre guillemets ainsi que le lien entre ce segment et le locuteur. Avant de proposer des hypothèses pertinentes, une petite introduction de la théorie s’impose. Rappelons d’abord qu’un des objectifs principaux de la Scapoline est de contester le postulat affirmant l’unicité du sujet parlant (voir Ducrot 1984:171). On se propose de montrer comment la phrase signale la superposition de plusieurs points de vue, entité sémantique construite, caractérisée par le fait d’avoir une source : son énonciateur (voir Nølke 2001 : 46)(6) . Pour l’interprétation d’un énoncé concret, il s’agit donc de repérer les différents points de vue (pdv) qui s’y manifestent.

C’est le locuteur (LOC) qui est responsable de l’énonciation et de l’énoncé qui en résulte. En tant que metteur en scène et constructeur du sens, il peut présenter plusieurs pdv dans un seul et même énoncé, comme dans l’exemple canonique Ce mur n’est pas blanc. Dans cette phrase, deux pdv sont exprimés, dont le premier dit que Ce mur est blanc et dont le second dit que le premier est injustifié. Ces pdv peuvent à leur tour entretenir des liens différents avec le locuteur, appelés liens énonciatifs (Fløttum 2001b, Nølke & Olsen 2000 : 58-60). Dans cet exemple, le locuteur est responsable du second pdv mais non du premier, qu’il réfute. Il s’agit donc d’un lien de non-responsabilité entre le locuteur et le premier pdv et un lien de responsabilité entre le locuteur et le second pdv.

A côté des pdv et des liens, le locuteur metteur-en-scène (LOC) a un autre objet de discours dont il peut se servir pour le jeu polyphonique qu’il mettra en scène, à savoir les êtres discursifs susceptibles d’être désignés comme énonciateurs ou source de pdv. Les êtres discursifs, qui peuvent saturer la variable de l’énonciateur, sont des images de différents personnages présents dans le discours.

Le locuteur LOC peut construire des êtres discursifs comme des images de lui-même. Une distinction essentielle pour l’analyse polyphonique est celle qui est faite entre le locuteur de l’énoncé (l ou ln, où n est l’indice de l’énoncé) et le locuteur textuel (L)(7). Le l et le L représentent donc deux types d’images que LOC, responsable de l’énonciation, peut construire de lui-même. Le l est un être discursif qui constitue une image du LOC au moment de l’énonciation, tandis que le L constitue une image générale du LOC ou une image du LOC à un autre moment de son histoire. Ce dernier a un rôle important pour la cohérence textuelle (voir Fløttum 2000a).

Au plan général, on distingue entre deux catégories principales d’êtres discursifs : locuteurs virtuels et non-locuteurs.

- Les locuteurs virtuels (LV) sont des images de personnages susceptibles de prendre la parole. Parmi les LV il y a le locuteur de l’énoncé l, le locuteur textuel L, l’allocutaire de l’énoncé a, l’allocutaire textuel A et les troisièmes 3e. Ces derniers sont ceux qui peuvent être indiqués par les pronoms de la troisième personne ou des syntagmes nominaux. Enfin, une variante spécifique de LV est le locuteur représenté (LR), responsable d’un discours représenté(8).

- Les non-locuteurs (NL) sont des êtres discursifs responsables d'un pdv sans pour autant pouvoir prendre la parole ou produire une énonciation. La voix publique ou l’opinion générale, le ON, est un tel non-locuteur, n’ayant pas la propriété de pouvoir prendre la parole directement(9).

Parmi ces entités, ce sont surtout les suivantes qui nous intéressent dans la présente étude : les locuteurs virtuels (LV) l, L et 3e ainsi que les non-locuteurs (NL), dont le ON en particulier.

Le texte du TR nous donne spontanément l’impression de présenter differents pdv ou voix – il y a un échange net de pdv. L’objectif ici est, dans la mesure du possible, d’identifier les sources de ces pdv. Il est clair qu’il s’agit d’un échange mené entre différents êtres discursifs et le locuteur de l’énoncé l. Une partie notable de cet échange semble se réaliser entre

1) le locuteur de l’énoncé l et les 3e, et
2) entre les deux images du locuteur metteur-en-scène (LOC) : le locuteur de l’énoncé l et le locuteur textuel L.

C’est à propos de ce second point qu’il sera pertinent de parler des IT comme du discours-MOI.

Enfin, à cause des nombreuses discussions métalinguistiques dans TR, il semble aussi, en effet, y avoir une sorte d’échange entre le locuteur et le système même de la langue. Si l’on sort de l’analyse linguistique et entre dans le domaine de l’interprétation, c’est là une hypothèse qui semble bien correspondre avec les interprétations faites de l’oeuvre de Marcel Proust : La recherche est un texte où l’auteur discute avec lui-même et même avec le langage ; il travaille sur le langage pour chercher une réponse à ce qu’est l’esthétique.

Mon objectif peut maintenant être précisé en ces termes : au moyen d’une analyse fondée sur la théorie de la théorie ScaPoLine, il s’agira d’étudier dans quelle mesure les IT contribuent à l’interprétation du projet littéraire entreprise par Marcel Proust.

5. Analyse polyphonique
Quelle est la valeur générale des guillemets ? En termes polyphoniques, les guillemets ont la valeur de marquer une distance par rapport à un pdv. Ils indiquent que X n’exprime pas le pdv du locuteur. Le X (segment guillemeté) ne représente pas le bon terme selon le locuteur de l’énoncé. Une distance se manifeste. L’emploi des guillemets signalent en effet un pdv en soi, un pdv mis en scène par le locuteur LOC. Dans un énoncé comme le suivant,

(15) Jean s’est acheté un "château",

le locuteur indique qu’il y a deux pdv : ’Jean s’est acheté un "château" ’ (pdv1) et ’ "château" n’est pas le bon terme’ (pdv2).

Dans l’analyse polyphonique on cherche à repérer les différents liens entre les pdv et les êtres discursifs (pour les liens, voir Fløttum 2001b). Dans cet exemple, le locuteur de l’énoncé semble prendre la responsabilité de pdv 1, mais avec une réservation importante, exprimée par le pdv 2. Les guillemets marquent que le locuteur ne prend pas la responsabilité du segment en question. En termes plus précis, le locuteur l prend une responsabilité partielle (avec réservation) du pdv 1 ; cette réservation est explicitée dans pdv 2, dont il prend la responsabilité totale (sans réservation).

Dans l’analyse polyphonique, on cherche également à déterminer la source des pdv ; en d’autres termes on cherche les êtres discursifs qui peuvent saturer la variable qu’est l’énonciateur, responsable des pdv exprimés. Dans notre exemple, le locuteur est l’être-discursif responsable du pdv 2. Pour le pdv 1, il n’est pas si simple de désigner le responsable. C’est que le locuteur exprime une non-responsabilité à l’égard du segment guillemeté. La structure linguistique ne nous indique rien sur l’éventuelle source de ce segment X. La seule chose qui soit claire est que le locuteur de l’énoncé en est non-responsable.

Dans l’exemple suivant, d’autonymie, X (le segment guillemeté) est de la responsabilité du LV – 3e, ici explicité par les duchesses :

(16 ) Les duchesses font de même, d'ailleurs, et avaient le même plaisir à dire « limoger » car, chez les duchesses, c'est — pour les roturiers un peu poètes — le nom qui diffère, mais elles s'expriment selon la catégorie d'esprit à laquelle elles appartiennent (…). (p.733/21)

Pour résumer : le segment guillemeté, X, représente un autre pdv que celui du locuteur l, un pdv dont l n’est pas responsable et à l’égard duquel il démontre une certaine distance(10), ce qui est signalé par les guillemets. Dans bien des cas, ce sont des 3e qui sont responsables du segment X ; toutefois, il arrive aussi que c’est le locuteur textuel L qui en est la source. Ces réflexions sur le rapport entre source et lien me permettent de proposer quelques hypothèses par rapport à la problématique posée :

Dans les cas II a - IT avec source :

a) l est dans une non-responsabilité totale quand un LV - 3e est responsable de X,
b) l est dans une non-responsabilité partielle quand un LV – L est responsable de X.

Dans les cas II b - IT sans source :

c) l est dans une non-responsabilité totale quand un NL est responsable de X,
d) l est dans une non-responsabilité partielle quand un NL du type ON incorporant L est responsable de X.

Prenons quelques exemples - d’abord des exemples II a, IT avec source :

(17 ) D'ailleurs — ceci s'adressant plutôt au monde politique, qui était moins informé — elle [Mme Verdurin] le [M. de Charlus] représentait comme aussi « toc », aussi « à côté » comme situation mondaine que comme valeur intellectuelle. (p.764/54)

Le l est totalement non-responsable des deux X ; ces X sont de la responsabilité du LV – 3e, ici explicité comme ’elle’, à savoir ’Mme Verdurin’. Dans l’exemple suivant la non-responsabilité n’est pas totale :

(18) Ce n'est vraiment pas la peine de me priver de mener la vie de l'homme du monde, m'étais-je dit, puisque le fameux « travail » auquel depuis si longtemps j'espère chaque jour me mettre le lendemain, je ne suis pas, ou plus, fait pour lui, et que peut-être même il ne correspond à aucune réalité. (p.856/127)

Le cotexte de l’IT que nous fournit cette phrase, avec l’incise ’m’étais-je dit’ contenant le pronom ’me’, nous signale une présence du locuteur L. Cela nous permet de proposer que L (autre type de LV) est responsable de X. De cette façon, étant donné que l et L constituent des images de la même instance LOC, nous pouvons caractériser la non-responsabilité de l dans ce cas précis, non comme totale, mais comme partielle.

Récapitulons ces analyses en tentant d’ajouter une hypothèse concernant le degré de distance entre le locuteur l et le
segment X :

a) Quand le responsable de X est le locuteur virtuel (LV) du type 3e, le locuteur l en est totalement non-responsable. Celui-ci démontre une distance forte vis-à-vis de X (exemple (17)).
b) Quand le responsable de X est le locuteur virtuel (LV) du type L, le locuteur l en est partiellement non-responsable. Celui-ci démontre une distance modérée vis-à-vis de X (exemple (18)).

Considérons maintenant des exemples du type II b, IT sans source :

(19) L'élection de Saint-Loup, à cause de sa « sainte » famille, eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de larmes et d'encre. (p.853/124)

(20) (…), Swann savait très bien sa valeur mondaine, se rappelait Twickenham, n'avait aucun doute sur les raisons pour lesquelles il allait plutôt chez Colombin que chez la duchesse de Broglie, et savait parfaitement qu'eût-il été lui-même mille fois moins « chic », cela ne l'eût pas rendu un atome davantage d'aller chez Colombin ou à l'hôtel Ritz, puisque tout le monde peut y aller en payant. (p.965/182)

Dans ces deux exemples, le l semble totalement non-responsable. La source de X n’est pas explicitée ; il semble être question d’un non-locuteur (NL). Cependant, dans certains exemples, la responsabilité de X peut être attribuée à une opinion plus ou moins générale, à un ON. Ce ON n’est pas susceptible de prendre la parole : ON est un exemple de la catégorie NL. Dans certains cas cette interprétation est corroborée par la présence d’ un ON explicité par le pronom on :

(21) Cependant les aéroplanes venaient s'insérer au milieu des constellations et on aurait pu se croire dans un autre hémisphère en effet, en voyant ces « étoiles nouvelles ». (p.801-802/83)

Ou encore plus explicite par l’incise comme on dit :

(22) Inutile d'ajouter que quand M. de Charlus faisait ainsi, dans les moments où, comme on dit, il n'était pas très « présent », des aveux germanophiles ou autres, (…). (p.865/130)

Mais on peut avoir le même effet quand il n’y a pas de ON explicite ; et surtout quand le X est une expression commune que tout le monde aurait pu produire :

(23) Comme par l'ensemencement d'une petite quantité de levure, en apparence de génération spontanée, des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées de hauts turbans cylindriques comme aurait pu l'être une contemporaine de Mme Tallien, par civisme ayant des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre », sur des jupes très courtes ; (p.723/10a)

Dans ces exemples également, le l semble totalement non-responsable ; la source de X n’est pas explicitée. Il s’agit d’un non-locuteur (NL), que ce soit un ON ou un autre. Cependant, l’instance L, le locuteur textuel, peut bien faire partir de ce ON. Dans la mesure où c’est le cas, on peut dire que l n’est que partiellement non-responsable. Le problème est de décider par des marques linguistiques si L fait partie de ON ou non. Dans l’exemple suivant, on est nettement invité à le mettre dans l’extension du pronom ’on’. En renvoyant à l’ "esprit des Guermantes", le locuteur-narrateur intègre même nous, les lecteurs, par l’expression "comme on en a vu …". Il semble être question d’un ON collectif référant à MOI et à VOUS, les lecteurs :

(24) Je ne peux cependant pas dire que dans ce côté négatif qui l'empêchait d'exprimer les beaux sentiments qu'il ressentait, il n'y avait pas un effet de l'« esprit des Guermantes », comme on en a vu tant d'exemples chez Swann. Car, si je le trouvais Saint-Loup surtout, il restait Guermantes aussi, et par là, parmi les nombreux mobiles qui excitaient son courage, il y en avait qui n'étaient pas les mêmes que ceux de ses amis de Doncières, ces jeunes gens épris de leur métier avec qui j'avais dîné chaque soir et dont se firent tuer à la bataille de Marne ou ailleurs en entraînant leurs hommes. (p.742/31)

Récapitulons. A cause de l’absence d’une indication de source explicite dans les exemples (19) – (20), il est difficile de formuler une hypothèse supplémentaire concernant le degré de distance dans ces cas précis.

c) Quand le responsable de X est un non-locuteur, le locuteur l en est totalement non-responsable. (Exemple (19) – (20)). Distance ?

Pour les exemples (21) – (24), nous pourront pourtant en proposer une :

d) Quand le responsable de X est un non-locuteur du type ON incorporant L, le locuteur l en est partiellement non-responsable. Celui-ci démontre une distance modérée vis-à-vis de X (exemple (21-24)).

Pour les exemples ci-dessus, nous avons signalé différents liens de responsabilité ou plutôt de non-responsabilité. La non-responsabilité varie selon les sources différentes. Par exemple, dans certains cas, où le L peut être déterminé comme responsable, le locuteur l est seulement partiellement non-responsable. Il a été possible de préciser ces différents degrés de non-responsabilité à l’aide des catégories de lien et d’être discursif de la théorie polyphonique. En général, il s’agit d’une distance que LOC met en scène. J’ai tenté de préciser le lien que LOC établit avec X, le segment guillemeté, par différentes nuances de distance(11) . Dans les cas où le locuteur n’indique rien sur la nature de la distance qu’il manifeste par les guillemets, on peut discuter de la pertinence de proposer de telles précisions. Cependant, dans d’autres cas, le locuteur ajoute des commentaires explicites qui contribuent considérablement à la précision. Considérons quelques exemples :

(25) Bloch avait été enchanté d'entendre l'aveu de lâcheté d'un « nationaliste » (qui l'était d'ailleurs si peu) et, comme Saint-Loup lui avait demandé si lui-même devait partir, avait pris une figure de grand-prêtre pour répondre (…). (p. 739/25)

Le commentaire mis entre parenthèses par le locuteur indique nettement que celui-ci se distance du terme utilisé, "nationaliste", dans ce cas précis. Un 3e est responsable du segment X, vis-à-vis duquel le locuetur démontre une distance forte. Nous avons un exemple du même type de distance forte, commentée, dans l’exemple suivant :

(26) De même que les héros d'un esprit médiocre et banal écrivant des poèmes pendant leur convalescence se plaçaient pour décrire la guerre non au niveau des événements, qui en eux-mêmes ne sont rien, mais de la banale esthétique dont ils avaient suivi les règles jusque-là, parlant comme ils eussent fait dix ans plus tôt de la « sanglante aurore », du « vol frémissant de la victoire », etc., Saint-Loup, lui, beaucoup plus intelligent et artiste, restait intelligent et artiste, et notait avec goût pour moi des paysages, pendant qu'il était immobilisé à la lisière d'une forêt marécageuse, mais comme si ç'avait été pour une chasse au canard. (p.754/46)

Dans l’exemple (27), il semble également être question d’une distance forte vis-à-vis de l’IT "idiotie", mais dans le développement du texte cette distance est modérée par le commentaire du locuteur : "Mais les paroles de Saint-Loup ne me déplaisaient pas …" :

(27) Par l'« idiotie » de la femme, Saint-Loup entendait sans doute le désir éperdu de celle-ci de fréquenter le grand monde, ce que le grand monde juge le plus sévèrement ; par les qualités du mari, sans doute quelque chose de celles que lui reconnaissait sa nièce, quand elle le trouvait le mieux de la famille. Lui du moins ne se souciait pas des duchesses, mais à vrai dire c'est là une « intelligence » qui diffère autant de celle qui caractérise les penseurs, que « l'intelligence » reconnue par le public à tel homme riche « d'avoir su faire sa fortune ». Mais les paroles de Saint-Loup ne me déplaisaient pas en ce qu'elles rappelaient que la prétention avoisine la bêtise et que la simplicité a un goût un peu caché mais agréable. (p.740/27)

Un des résultats de l’analyse entreprise, notamment la description de la source du segment X, est qu’il est possible de nuancer une conception fréquente de l’IT, à savoir la conception selon laquelle l’IT est une manifestation d’un discours-AUTRE. L’analyse polyphonique entreprise ici a démontré que l’IT peut représenter une manifestation du locuteur metteur-en-scène à travers les différentes images qu’il peut créer de lui-même. Nous avons vu que le locuteur textuel L peut être responsable d’un IT. En ce sens, l’IT peut également représenter un discours-MOI.

6. Valeurs des IT dans Le Temps retrouvé
L’analyse linguistique(12) entreprise ci-dessus invite à proposer une fonction ou valeur générale des IT dans Le Temps retrouvé (TR), à savoir la fonction de signaler le travail sur le langage qu’entreprend le locuteur-narrateur. En témoigne d’ailleurs la thématique de cette oeuvre. Nombreuses sont les discussions(13) sur des expressions différentes : il semble y avoir une préoccupation générale du rôle et de la capacité ou peut-être la non-capacité du langage. En voici quelques exemples, qui serviront d’appui pour une interprétation dans cette orientation de l’oeuvre dans son ensemble :

(28) J'ai indiqué en son temps la manière si spéciale que Bergotte avait quand il parlait de choisir ses mots, de les prononcer. Morel qui l'avait longtemps rencontré chez les Saint-Loup, avait fait de lui alors des "imitations ", où il contrefaisait parfaitement sa voix, usant des mêmes mots qu'il eût pris. Or maintenant, Morel, pour écrire, transcrivait des conversations à la Bergotte, mais sans leur faire subir cette transposition qui en eût fait du Bergotte écrit. (p. 768/57)

(29) L’écrit de Robert : "Mon petit, m'écrivait Robert, je reconnais que des mots comme "passeront pas" ou "on les aura" ne sont pas agréables ; ils m'ont fait longtemps aussi mal aux dents que "poilu" et le reste, et sans doute c'est ennuyeux de construire une épopée sur des termes qui sont pis qu'une faute de grammaire ou une faute de goût, qui sont cette chose contradictoire et atroce, une affectation, une prétention vulgaires que nous détestons tellement, comme par exemple les gens qui croient spirituel de dire "de la coco" pour "de la cocaïne". Mais si tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants, qui ne se doutaient pas de ce qu'ils recélaient en eux d'héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l'avoir soupçonné, courir sous les balles (…). L'épopée est tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne font plus rien. Rodin ou Maillol pourraient faire un chef-d'oeuvre avec une matière affreuse qu'on ne reconnaîtrait pas. Au contact d'une telle grandeur, "poilu" est devenu pour moi quelque chose dont je ne sens même pas plus s'il a pu contenir d'abord une allusion ou une plaisanterie que quand nous lisons "chouans" par exemple. Mais je sens "poilu" déjà prêt pour de grands poètes, comme les mots déluge, ou Christ, ou Barbares qui étaient déjà pétris de grandeur (…)". (p.752-753/42-43)

(30) Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient : "celui qui sème le vent récolte la tempête"; "les chiens aboient, la caravane passe"; "faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis"; "il y a là des symptômes qu'il serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il convient de prendre au sérieux"; "travailler pour le roi de Prusse" (celle-là a d'ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). Hé bien, depuis, hélas, que j'en ai vu mourir ! Nous avons eu "le chiffon de papier", "les empires de proie", "la fameuse Kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense", "la victoire appartient, comme disent les Japonais, à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre", "les Germano-Touraniens", "la barbarie scientifique", "si nous voulons gagner la guerre, selon la forte expression de M. Lloyd George", enfin ça ne se compte plus, et "le mordant des troupes", et "le cran des troupes." Même la syntaxe de l'excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l'excellent homme, tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d'être réalisée, n'ose pas tout de même employer le futur pur et simple, qui risquerait d'être contredit par les événements, mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir ?" J'avouai à M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire. (p.782/69)

A l’intérieur de cette fonction générale du signaler le travail sur le langage, il y a au moins deux valeurs spécifiques qui se manifestent. L’une, la valeur A, est de caractériser des personnages ou des milieux par leur dire. Cette valeur semble être typique pour le type II a, IT avec source. Dans ces cas, les guillemets marquent que le segment X ne représente pas le terme choisi par le narrateur-locuteur. C’est néanmoins un terme qui caractérise bien le personnage en question, qui l’emploie. Le personnage ou le milieu responsable de X est caractérisé par le fait d’employer ce terme, par le fait de le dire, valeur qui est nettement explicitée dans l’exemple suivant :

(31) Sa rage contre Brichot croissait d'autant plus que celui-ci étalait naïvement la satisfaction de son succès, malgré les accès de mauvaise humeur que provoquait chez lui la censure, chaque fois que, comme il le disait avec son habitude d'employer les mots nouveaux pour montrer qu'il n'était pas trop universitaire, elle avait « caviardé » une partie de son article. (p.791-792/78)

Parmi les extraits étudiés ci-dessus, il y a d’autres exemples de cette valeur dans 7, 8, 9, 10, 13, 16, 17 et 18. Voici d’autres exemples :

- Description du personnage Saint-Loup :

(32) Il [Saint-Loup] trouvait, chastement sans doute, à vivre à la belle étoile avec des Sénégalais qui faisaient à tout instant le sacrifice de leur vie, une volupté cérébrale où il entrait beaucoup de mépris pour les « petits messieurs musqués », et qui, si opposée qu'elle lui semble, n'était pas si différente de celle que lui donnait cette cocaïne dont il avait abusé à Tansonville, et dont l'héroïsme — comme un remède qui supplée à un autre — le guérissait. (p.743-744/33)

- Description de Mme de Guermantes :

(33) Et Morel savait mieux que moi que le « côté presque fou » que Mme de Guermantes trouvait chez son beau-frère ne se bornait pas, comme je l'avais cru jusque-là, à ces dehors momentanés de rage superficielle et inopérante. (p.806/85)

- Description de M de Charlus :

(34) Peut-être fatigue de vieillard, ou extension de la sensualité aux relations les plus banales, le baron ne vivait plus qu'avec des « inférieurs », prenant ainsi sans le vouloir la succession de tel de ses grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld, le prince d'Harcourt, le duc de Berry, que Saint-Simon nous montre passant leur vie avec leurs laquais, qui tiraient d'eux des sommes énormes, partageant leurs jeux, au point qu'on était gêné pour ces grands seigneurs, quand il fallait les aller voir, de les trouver installés familièrement à jouer aux cartes ou à boire avec leur domesticité. (p.830/101)

Description de Mme Verdurin :

(35) (…) ; mais, pour les fidèles, ce n'était pas la même chose, elle ne voulait pas les laisser partir, considérait la guerre comme une grande « ennuyeuse » qui les faisait lâcher. (p.768/58)

Il peut également s’agir d’une description de toute une collectivité, d’un milieu précis, souvent signalé par le pronom "on" :

(36) Il en était du dreyfusisme comme du mariage de Saint-Loup avec la fille d'Odette mariage qui avait d'abord fait crier. Maintenant qu'on voyait chez les Saint-Loup tous les gens « qu'on connaissait », Gilberte aurait pu avoir les moeurs d'Odette elle-même, (…). (p.727/16a)

Enfin, on trouve aussi des exemples de milieux professionnels qui sont décrits par leurs propres paroles ou termes, comme la Bourse dans l’exemple suivant :

(37) A la Bourse tout souverain malade, que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort, toute ville sur le point d'être assiégée est prise. (…) Les sources de tout premier ordre étaient les seules dont tînt compte M. Bloch le père, soit que, par la chance qu'il avait, grâce à de « hautes relations », d'être en communication avec elles, il en reçût la nouvelle encore secrète que l'Extérieure allait monter ou la de Beers fléchir. D'ailleurs, si à ce moment précis se produisait une hausse sur la de Beers ou des « offres » sur l'Extérieure, si le marché de la première était « ferme » et « actif », celui de la seconde « hésitant », « faible », et qu'on s'y tînt « sur la réserve », la source de premier ordre n'en restait pas moins une source de premier ordre. (p.740-741/29)

Une autre valeur, la valeur B, est de démontrer ou critiquer des façons de parler. Cette valeur semble se manifester assez fréquemment dans le type II b, IT sans source, mais aussi dans le type II a, IT avec source (par exemple avec L comme source, exprimant une sorte d’auto-critique). Que cette valeur se manifeste dans des exemples sans source ne doit peut-être pas étonner. C’est là une manière de critiquer indirectement et de laisser au lecteur la possibilité d’interpréter cette critique.

Parmi les extraits étudiés ci-dessus, les exemples (21), (22) et (23) pourraient être mis dans cette catégorie. Voici d’autres exemples :

(38) Bref, les gens du monde s'étaient désengoués de M. de Charlus, non pas pour avoir trop pénétré, mais sans avoir pénétré jamais sa rare valeur intellectuelle. On le trouvait « avant-guerre », démodé, car ceux-là mêmes qui sont le plus incapables de juger les mérites, sont ceux qui pour les classer adoptent le plus l'ordre de la mode. (p. 766/55)

Bien entendu, il y a lieu d’hésiter si l’IT dans l’exemple (38) constitue un exemple de la valeur B. Mais le fait que le locuteur ajoute l’adjectif "démodé" à l’IT en question, indique que cet IT représente une façon de parler qui n’est pas satisfaisant pour le locuteur. Celui-ci précise par l’adjectif "démodé", qu’il a lui-même choisi. Nous avons le même type d’exemple dans (25) (voir ci-dessus) où le locuteur commente la façon de parler en ajoutant à l’IT "nationaliste" une parenthèse. Dans l’exemple suivant, la critique est peut-être plus hésitante, étant donné que l’IT a ici la fonction syntaxique d’une apposition. Est-ce que l’IT représente une meilleure expression que celle qui est choisie par le locuteur en premier lieu, à savoir "roulé à terre" ?

(39) Et, comme un aviateur qui a jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant » brusquement, je m'élevais lentement vers les hauteurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues-là se détacheront toujours pour moi en une autre matière que les autres.

Une critique plus nette semble se manifester dans cet exemple, où l’IT est suivi d’une explication valorisée d’une façon clairement négative :

(40) Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu'il faisait quand nous le lisions. De sorte que la littérature qui se contente de « décrire les choses », d'en donner seulement un misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle qui, tout en s'appelant réaliste, est la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses gardaient l'essence, (…). (p.885/141)

La valeur B se manifeste plus ou moins par définition dans certains cas d’autonymie pure, comme dans cet exemple :

(41) « Faire parler d'elle », cette expression qui dans tous les mondes est appliquée à une femme qui a un amant, pouvait l'être dans le faubourg Saint-Germain à celles qui publient des livres, dans la bourgeoisie de Combray à celles qui font des mariages, dans un sens ou dans l'autre, (…). (p.955/177)

Dans d’autres cas, on peut se demander pourquoi le locuteur marque une distance ou une critique vis-à-vis d’un mot en le mettant entre des guillemets. C’est que dans le texte qui suit, ce même mot est utilisé sans être marqué du tout. Tel est le cas pour le mot "ennuyeux" dans l’exemple suivant :

(43) On put remarquer d'ailleurs qu'au fur et à mesure qu'augmenta le nombre des gens brillants qui firent des avances à Mme Verdurin, le nombre de ceux qu'elle appelait les "ennuyeux" diminua. Par une sorte de transformation magique, tout "ennuyeux" qui était venu lui faire une visite et avait sollicité une invitation devenait subitement quelqu'un d'agréable, d'intelligent. Bref, au bout d'un an, le nombre des ennuyeux était réduit dans une proportion tellement forte que "la peur et l'impossibilité de s'ennuyer", qui avaient tenu une si grande place dans la conversation et joué un si grand rôle dans la vie de Mme Verdurin, avaient presque entièrement disparu. (p.729-730/16e-g)

Dans cet exemple, la source (au moins) du premier "ennuyeux" entre guillemets est Mme Verdurin. Le locuteur, responsable des guillemets, n’indique aucunement son attitude par rapport à cette première occurrence du mot, sauf qu’il n’en est pas responsable. Par la suite, pourtant, dans le cotexte, la thématique est centrée sur ces "ennuyeux", qui, dans la phrase introduite par "bref", ont droit d’être représentés en forme non-guillemetée. On peut se demander si ce développement dans le texte du guillemeté au non-guillemeté signale quelque chose concernant la force de la critique manifestée envers le mot en question.

Pour des raisons méthodologiques, il semble fructueux de séparer les valeurs des IT en deux. Cependant, dans bien des cas, il est évident que ces deux valeurs ne sont pas clairement identifiables en contexte. Elles sont même susceptibles de se superposer dans diverses interprétations. Cela semble tout naturel étant donné qu’une des thématiques principales de l’oeuvre est la capacité ou l’incapacité du langage à exprimer les idées que le narrateur voudrait présenter ou celles qu’il laisse d’autres personnages présenter. Toutefois, dans bien des cas une des deux valeurs A, caractériser des personnages ou des milieux par leur dire, ou B, critiquer des façons de parler, se manifeste nettement comme le prédominant, ce qui justifie la bipartition proposée.

7. Etudes à poursuivre
Le temps retrouvé représente un discours où le narrateur-locuteur travaille sur le langage continuellement, phénomène qui se manifeste nettement par l’emploi des IT. Dans bien des cas, ce travail est explicité. Ce sont là des caractéristiques démontrant que l’oeuvre de Proust marque le début du développement du roman moderne et constitue une rupture assez nette avec le roman réaliste du XIXe siècle. C’est là aussi une ressemblance aussi bien qu’une différence par rapport à Madame Bovary de Flaubert. C’est la différence entre Le Temps retrouvé et Madame Bovary portant sur la perspective étudiée ici que j’examinerai dans un travail ultérieur (Fløttum à paraître). Il est clair que Flaubert aussi, par un narrateur moins présent, travaille sur le langage, mais dans Le Temps retrouvé, ce travail semble être plus explicite(14) et thématisé. Dans cette dernière oeuvre, le narrateur-locuteur entreprend même une discussion avec lui-même portant sur l’emploi de termes linguistiques précis.

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Notes :

(1) Voir l'étude intéressante de la "scène d'énonciation" dans l'oeuvre de Proust, entreprise par Helkkula-Lukkarinen (1999).

(2) Pour la critique proustienne, je renverrai aux ouvrages publiés par le grand spécialiste de Proust, Jean-Yves Tadié, dont par exemple Tadié 1986, ainsi qu'au livre norvégien Marcel Proust, publié par Henrik H. Langeland 2001. C'est là une présentation intéressante de la vie et de l'oeuvre de Proust ; ce livre contient également plusieurs références à des critiques importantes. Voir aussi Helkkula-Lukkarinen (1999).

(3) Pour une présentation du projet, voir http://www.hum.au.dk/romansk/polyfoni/ ainsi que Olsen (éd.) 2000a, 2000b et 2001. Nous devons le nom de la ScaPoLine à Henning Nølke, voir Nølke & Olsen 2000 ; pour la dernière version de la théorie, voir Nølke 2001.

(4) L'indication de page à la fin des exemples cités renvoie à l'édition de la Bibliothèque de la Pleiade, de 1954, Tome III, Ed. Gallimard, Texte établi et présenté par Pierre Clarac et André Ferré. Le deuxième chiffre, éventuellement accompagné d'une lettre, renvoie à ma propre énumération d'exemples.

(5) Cet exemple précis est particulièrement intéressant : le X de l'IT, "braves", est repris tout de suite après, mais dans un contexte sans guillemets ("… sinon tout à fait de braves gens."). Cette forme de répétition sera discutée ci-dessous, par rapport à l'exemple (43).

(6) Pour une présentation des différents termes de la théorie ScaPoLine, voir Nølke & Olsen 2000 et Nølke 2001.

(7) C'est une distinction semblable qui a été introduite par Ducrot (1984) comme une distinction entre locuteur-en-tant-que-tel et locuteur-en-tant-qu'être-du-monde ; voir aussi Nølke 1994 : 152. Pour la nouvelle distinction, voir Nølke 2001.

(8) C'est là une catégorie tout à fait intéressante pour la problématique en question. Cependant, comme on peut discuter de la nature représentante du discours guillemeté, je ne me servirai pas de cette notion ici.

(9) Pour une présentation plus détaillée, voir Nølke 2001. Alain Rabatel (courrier électronique du 19/11/01) ne crois pas "à la distinction entre locuteurs virtuels et non virtuels" telle que nous la formulons au sein de la ScaPoLine (voir aussi Rabatel 2001). Je reprendrai cette discussion dans Fløttum à paraître.

(10) Pour une discussion de la valeur des segments guillemetés ou italiques dans Madame Bovary, voir Jørgensen 1999 et 2000, où elle propose une échelle proximité-distance.

(11) Pour une discussion entre "îlot" pris en compte et non pris en compte, voir Perrin 2000

(12) Pour une présentation de l'analyse linguistique polyphonique au niveau textuel, voir (Fløttum 2000a et b, Nølke 1994).

(13) Ces discussions ainsi que des "digressions" de différents types sont nombreuses dans l'oeuvre de Proust. Dans certains cas, le narrateur explicite les ruptures qu'elles constituent dans la narration. Marcel Vuillaume (2001) m'en a donné plusieurs exemples, dont le suivant, tiré du TR : "Alors je compris la peur de Morel [...]. Mais il faut revenir en arrière. Je descends le boulevard à côté de M. de Charlus, lequel vient de me prendre comme vague intermédiaire pour les ouvertures de paix entre lui et Morel. Voyant que je ne lui répondais pas : "Je ne sais pas [...]." " (p.806) A propos de la problématique des ruptures et des passages de transition, voir aussi Helkkula-Lukkarinen (1999)

(14) Il est pertinent dans ce contexte de mentionner les travaux intéressants d'Ann Banfield sur une définition grammaticale du genre du roman. Elle maintient que chaque genre exploite des faits linguistiques différents (conférence à Roskilde du 27.10.01 ; voir aussi Banfiled 1982) ; les segments guillemetés constituent justement un fait linguistique qu'il serait intéressant d'étudier dans une perspective générique.