La polyphonie :

     analyses littéraire et linguistique[1]

 

 

1. Introduction : polyphonie littéraire et polyphonie linguistique

Il est bien connu que les textes véhiculent, dans la plupart des cas, beaucoup de points de vue différents et provenant de diffé­rents côtés. La situation normale est que plusieurs voix se font entendre dans le même texte : les textes sont polyphoniques.

            Cela est peut-être particulièrement évident lorsqu'il s'agit de textes littéraires, et le terme même de 'polyphonie' se pré­sente en effet pour la première fois dans les travaux de Bachti­ne dans son livre célèbre sur Dostoïevski datant de 1929 : Problemy tvor_estvo Dostoevskogo[2]. Dans ce livre, Bach­tine étudie les relations réciproques entre l'auteur et le héros dans l'œuvre de Dostoïevski, et il résume sa des­cription dans la notion de polypho­nie.

            Avec l'intérêt croissant en linguistique pour des aspects pragmatiques et textuels qui s'est manifesté durant la dernière vingtaine d'années, le travail de Bachtine a été redécouvert dans certains cercles de linguistes[3]. En France Oswald Ducrot et ses étudiants et collègues ont déve­loppé une théorie propre­ment linguistique sur la polyphonie, et ils reconnaissent explicitement les travaux de Bachtine comme leur source principale d'inspi­ration[4]. Il faut cependant souligner que leur notion de polyphonie diffère fondamentale­ment sur plusieurs points de celle de Bachtine, ce qui découle directement du fait que la polyphonie de Bachtine concerne plutôt les textes entiers (en principe), alors que celle de Ducrot ne concerne que les énoncés particuliers. C'est pourquoi il me semble bien justifié de parler de deux types de polyphonie : la polyphonie littéraire et la polyphonie linguis­ti­que. Dans cette situation, il sera intéressant d'essayer de voir si les deux ap­pro­ches sont susceptibles de se féconder mutuelle­ment. A ce propos, deux questions se présentent immé­diate­ment à l'esprit :

   l'analyse polyphonique linguistique pourra-t-elle ap­puyer l'analyse littérai­re ?

   l'analyse littéraire pourra-t-elle enrichir l'analyse lin­guistique ?

Voilà les deux questions qui guident mes réflexions dans cet article.

 

2. La polyphonie linguistique : une brève introduction

Pour nous permettre de mieux évaluer différences et ressem­blances, je voudrais commen­cer par une brève introduction à la polyphonie en tant que théorie linguistique[5]. Ce qui caractérise cette théorie est qu'elle s'occupe principalement de la création du sens au niveau de l'énoncé. Que l'énoncé renferme des traces de ses protagonistes est bien connu. Et cela de multiples façons. On peut songer aux pronoms personnels, aux adjectifs conno­tatifs, aux modalités, etc. Cette présence des participants du discours est un phé­nomè­ne profon­dément intégré dans la langue naturelle. Celle-ci ren­voie en effet constam­ment à son propre em­ploi : elle est sui-référentielle[6]. Or, si l'on pousse tant soit peu plus avant l'ana­lyse de ces as­pects, on verra que d'autres points de vue que ceux de l'émet­teur et du récep­teur peuvent être véhiculés à travers l'énoncé. Ainsi, dans un énoncé comme :

            (1)          Ce mur n'est pas blanc[7].

 

on a nettement l'impression que deux points de vue (incom­pa­tibles) coha­bi­tent :

      (1)  pdv1 : 'ce mur est blanc'

            pdv2 : 'pdv1 est injustifié'

Si l'émetteur s'est servi de la négation, c'est en effet parce que quel­qu'un pense (ou aurait pu penser) que le mur est blanc (pdv1), ce qui est contraire à l'opi­nion de l'émetteur (pdv2). No­tons qu'alors que pdv2 (qui prend le contre-pied de pdv1) est forcément le point de vue de l'émetteur (ce qu'on voit par le fait que celui-ci ne peut pas — dans un dis­cours cohérent — nier avoir ce point de vue), on ne peut pas déduire du seul énoncé qui est res­ponsable du pre­mier.

            Ce sont des obser­vations de ce genre qui ont inspiré le dévelop­pe­ment de la théorie linguisti­que de la polyphonie. L'im­por­tant est alors que l'exis­ten­ce de ces deux points de vue est marquée dans les matériaux linguis­ti­ques mêmes par la pré­sence de la néga­tion ne...pas. En effet, elle se révèle dans la nature des en­chaîne­ments possi­bles :

      (1)  Ce mur n'est pas blanc.

      (2)  a. ‑ Je le sais.

            b. (...), ce que regrette mon voisin.

      (3)  a. ‑ Pourquoi le serait-il ?

            b. (...), ce que croit mon voisin.

            c. (...) Au contraire, il est tout noir.

On verra que les réac­tions (monologales comme dialogales) dans (2) ren­voient au point de vue (négatif) de l'émetteur, alors que celles de (3) (mo­nologales comme dialogales) en­chaî­nent sur le point de vue positif (sous-jacent) véhi­culé à travers (1). Il est re­mar­quable que même les en­chaî­ne­ments monologaux dans (3) s'at­ta­chent à ce der­nier point de vue, dont l'émetteur se dis­tancie explicite­ment. En effet, là où, dans (2b.), mon voi­sin regrette que le mur ne soit pas blanc, dans (3b.), il croit qu'il est blanc. De même, dans (3c.), le fait que le mur soit tout noir n'est pas contraire au fait qu'il n'est pas blanc : c'est contraire au point de vue selon lequel il serait blanc. Cette double possibilité d'enchaîne­ment n'existerait pas sans la présence de la négation grammati­cale.

            Cette manière d'argumenter illustre d'ailleurs un trait essentiel de la théorie poly­phonique : celle-ci traite des phénomènes qui sont engendrés dans la langue en principe indépendamment de son emploi. Son objet est ce que disent les énoncés en tant qu'énon­cés. La structure polyphonique se situe en effet au niveau de la langue (ou de la phrase), et c'est la raison pour laquelle elle ne se découvre pas par une étude des interprétations ou des em­plois possibles des énoncés, mais seulement par un examen des (co)textes auxquels ceux-ci sont susceptibles de s'intégrer. En revanche, la structure polyphonique fournit des instruc­tions relatives à l'interprétation de l'énoncé de la phrase, ou plus précisé­ment aux interpré­tations possibles de celui-ci. C'est dans ce sens que la théorie polyphoni­que est une théo­rie sémantique discursive, structuraliste et instruc­tionnel­le. Ces instructions peu­vent être plus ou moins précises. Dans l'énoncé de (1), l'instruction consiste à faire com­prendre au récepteur que deux points de vue contradictoires sont en jeu, un positif, l'autre néga­tif, et que l'émetteur s'associe au dernier. Mais elle n'exprime rien quant à la source du point de vue positif. L'output linguistique sera donc à concevoir comme une structure renfermant quelques variables. Dans notre cas spécifique, la valeur d'une des varia­bles est précisée, alors que celle de l'autre reste tout à fait ouverte. Dans le processus interprétatif, le récepteur physique cherchera alors automatiquement (et inconsciemment) à découvrir l'identité de celui qui est responsable de l'autre point de vue (en l'occurrence pdv1). Le résultat de ce procédé est la création d'une configuration polyphonique qui fait partie de sa compré­hension du texte global auquel il est confronté.

            Ici, il convient d'introduire un peu de terminologie. Nous distinguons donc la confi­gura­tion polyphonique, qui est liée au niveau de l'énoncé, de la structure polypho­ni­que qui est un fait de langue. Travaillant au niveau de la phrase, la théorie polypho­nique lin­guisti­que traite uniquement de la structure polyphonique, et les notions qu'elle engendre se situent par conséquent à ce niveau. Deux notions sont primordiales et recevront des défini­tions formelles à l'intérieur de la théorie :

Les points de vue, qui sont des unités sémantiques avec représen­ta­tion (ré­férence virtuel­le) et pourvues d'un jugement. Les points de vue peu­vent concer­ner des faits extra­lin­guisti­ques ou lin­guisti­ques, des états mentaux, etc.

Les êtres discursifs sont les êtres susceptibles d'être te­nus respon­sables des points de vue exprimés.

Soulignons que les êtres discursifs sont des unités purement linguistiques[8] : ils font partie du discours. Les pro­ta­go­nis­tes de l'énon­ciation sont évidemment les êtres discursifs cen­traux. Ils recevront des définitions formelles :

Le locuteur, l0, est celui qui, selon l'é­noncé, est au­teur de l'énon­cia­tion. C'est au locuteur que renvoient les pro­noms de la pre­mière personne.

L'allocutaire, a0, est celui à qui l'énon­ciation est destinée, tou­jours selon l'énoncé. Parmi les traces qu'il laisse se trou­vent notam­ment les pro­noms de la deuxième per­sonne.

Il va sans dire que ce sont notamment les relations entre l0 et les points de vue qu'il a mis en scène qui sont importantes pour l'interprétation de l'énoncé. Il faudra cepen­dant com­prendre « être tenu responsable » d'une façon assez abstraite. D'autres « per­son­na­ges » intro­duits dans le discours — par exem­ple par les grou­pes (pro)­nominaux ou les noms pro­pres —, ou qui se trouvent par ailleurs dans l'uni­vers dis­cur­sif, exis­tant dans un savoir présup­posé com­mun, peuvent fonctionner comme être discursifs. Il peut s'agir par exemple de l'opinion publique ou de la loi. C'est ainsi qu'on analyse les présupposés propo­sition­nels et existentiels comme des points de vue dont ON est responsable. ON peut être l'opi­nion publique ou un échantillon pertinent de la société dans laquelle le discours s'inscrit. Une analyse polyphonique de l'exemple classique Le roi de France est chauve donnerait donc que cet énoncé véhicule (entre autres) le pdv 'La France a un roi' associé à une instruction indi­quant que ON doit être tenu responsable de ce pdv. Puisque à la fois l0 et a0 font partie de ON, on obtient les effets bien connus liés à ce type de présup­posés.

            L0 — et dans une certaine mesure a0 — jouent un double rôle dans le jeu polypho­ni­que. En effet, l0 est toujours responsable de l'acte d'énon­ciation en même temps qu'il est à même de s'associer à des pdv spécifiques. L0 est pour ainsi dire le metteur en scène du jeu polyphonique présenté. C'est lui qui crée le drame. Mais il le fait pour que le récepteur (physique), dont a0 est une image, l'interprè­te. En ce sens, a0 participe à la créa­tion de la structure polyphonique. Comme il ressort de ce qui précède, il y a une marge large, et pourtant restreinte, pour l'interpréta­tion concrète de la configura­tion poly­phonique indi­quée. Certains genres — notamment littéraires, me semble-t-il — ont ten­dance à exploiter cette marge, alors que d'autres — le langage juridique, par exemple — cherchent plutôt à l'effacer. Mais la polyphonie y est toujours à l'état latent.

            Un aspect intéressant réside dans le fait que des élément logés à des niveaux diffé­rents de la description linguistique collaborent à la création de la structure polyphonique de la phrase. Ainsi non seulement la valeur lexicale des mot mais aussi les catégories gram­ma­ticales, les structures syntaxiques et même — dans certains cas — la prosodie peuvent-elles participer à structurer l'énoncé polyphoniquement. Les connecteurs, différentes parti­cules et d'autres « petits mots » (p.ex. la négation) sont le plus souvent des marqueurs clairs de polyphonie, mais l'emploi des articles, des temps et des modes — nous en ver­rons quelques exemples ci-dessous — ont aussi leur rôle à jouer. Le résultat peut être une structure polyphonique très complexe, ce qui peut constituer un problème pratique impor­tant pour l'utilisation de la polyphonie linguistique dans les analyses textuelles. Je revien­drai à ce problème.

 

3. Polyphonie et analyse linguistique

Il arrive souvent que des traits essentiels d'analyses faites dans le cadre d'au­tres théories linguistiques se réinterprètent dans le cadre polyphonique. Ainsi s'ouvrent des possibilités de révéler l'existence de relations entre des phénomènes qui jusqu'ici avaient été traités séparément et avaient été conçus comme indépendants les uns des autres. J'es­quisserai ici deux exemples dont le premier fait voir l'opportunité d'élaborer la notion d'être discur­sif pour en distin­guer plusieurs types, alors que le deuxième présente une véritable réinter­pré­tation de la notion de modalité.

            On pourra discriminer quatre grands types d'emplois du conditionnel : les emplois temporels subjectif ou objectif et les emplois modaux hypothétique ou de citation[9]. Ces emplois se distinguent entre eux notamment par le fait de faire intervenir différents êtres discursifs. Pour préciser ces différences, il faut d'abord établir une petite typologie des êtres discursifs. On pourra en distinguer trois catégories :

Les vrais locuteurs, qui ont toutes les propriétés d'un locu­teur et qui s'en servent dans la situation énonciative pour pren­dre eux-mêmes la parole. Le locuteur de l'énoncé, l0, est évidemment le 'vrai locuteur' par excellence, mais celui-ci peut mettre en scène d'autres vrais locuteurs auxquels il cède la parole. En d'autres termes, la pré­sence d'un vrai locu­teur autre que l0 donne lieu au dis­cours rappor­té.

Les locuteurs virtuels, qui, eux aussi, possèdent toutes les pro­priétés d'un locu­teur, mais qui ne s'en servent pas dans la situation énonciative pour pren­dre eux-mêmes la parole. Autrement dit, l0 se contente de rapporter le contenu du point de vue du locuteur virtuel. On aura des effets d'écho ou de cita­tion « ca­chée ».

Les non-locuteurs, qui n'ont pas (toutes) les pro­priétés d'un locu­teur, leur seule pro­priété étant la propriété définitoire : ils sont sus­ceptibles d'être tenus pour respon­sa­bles d'un point de vue par le locuteur.

Un simple test nous permet de discriminer le vrai locuteur des deux autres types. Ainsi l'adverbe probable­ment ne peut-il être ajouté qu'à un pdv dont le responsable est un vrai locuteur, ce qui s'expli­que par le fait que cet adverbe est associé directe­ment à la force asser­tive. Or seul un vrai locuteur peut asserter.

            En appliquant ces définitions à l'étude du conditionnel, nous obtiendrons l'analyse suivan­te[10] :

            L'emploi temporel subjectif et l'emploi hypothétique mettent en jeu un vrai locu­teur. En effet, l'ajout de probablement est toujours possible dans ces deux types d'emploi :

      (4)  Le ministre a dit qu'il accepterait de parler à la télé­vision.

            a. Le ministre a dit qu'il accepterait probablement de parler à la télé­vision.

 

      (5)  Le ministre accepterait de parler à la télévision (s'il savait à quel point la situation est grave).

            a. Le ministre accepterait probablement de parler à la télévision (s'il savait à quel point     la situa­tion est grave).

Dans (4), nous avons un exemple d'un emploi temporel subjectif, et dans (5) un exemple d'un emploi hypothétique[11]. Dans les deux cas, l'être discursif  li, qui prend la responsa­bi­lité du pdv sur lequel porte le conditionnel (affirmation de 'le ministre accepte de parler à la télévision') est un vrai locuteur diffé­rent de l0. Or il y a une différence. Dans le premier cas, li se trouve dans le passé et il est normalement complètement différent de l0 (quoiqu­'il puisse être question d'une instance antérieure de l0). Dans le deuxième cas, li se trouve dans une hypothè­se et est une autre image de l0[12].

            L'emploi de citation fait intervenir un locuteur virtuel. Cet emploi consiste à rap­porter le dire d'une autre personne, qui, cependant, ne prend pas la parole lui-même. Le test de probablement décèle ce statut :

      (6)  Le ministre accepterait de parler à la télé­vision (selon un tel).

            a. *Le ministre accepterait probablement de parler à la télé­vision (selon un tel).

En effet, l'adjonction de probablement n'est pas possible. Ou plus précisément, la présence de cet adverbe désambiguïse l'énoncé qui reçoit automatiquement la lecture hypothétique discutée plus haut.

            L'emploi temporel objectif, enfin, implique un non-locuteur :

      (7)  Les jupes étaient déjà courtes, les idées le reste­raient jus­qu'à la fin de la dé­cen­nie. (Elle no 2737, juin 1998, 40)

            a. *Les jupes étaient déjà courtes, les idées le reste­raient probablement jusqu'à la fin de la décennie.

L'emploi temporel objectif est celui des historiens. Contrairement à ce qui est le cas de l'emploi temporel subjectif, l'évènement référé dans le pdv est forcément situé avant maintenant. Cet emploi du conditionnel véhicule une nuance de destinée ('à un point temporel antérieur les idées seraient destinées à rester ainsi jusqu'à la fin de la décennie'). L'être discursif responsable de cet évènement semble donc être le destin, qui, évidemment, est du type non-locuteur. On remarquera que l'emploi objectif se distingue radicale­ment de l'emploi subjectif sur ce point, ce qui se révèle de manière frappante dans l'impossibilité d'ajouter un adverbe comme probablement.

            Le deuxième exemple que je voudrais esquisser implique une réinterprétation poly­phonique d'une analyse de la position du sujet grammatical indéfini en danois. Lisbeth Falster Jacobsen et Lars Heltoft ont étudié les deux structures exemplifiées dans (8) :

      (8)  a. Der var faldet en sten ned fra taget.

            ('il était tombé une pierre du toit')

            b. En sten var faldet ned fra taget.

            ('une pierre était tombé du toit')

Ces auteurs argumentent de manière convaincante en faveur d'une analyse selon laquelle cette distinction correspond à une distinction modale : (8a.) marquerait un mode subjectif, alors que (8b.) marquerait un mode objectif. Dans leur approche, le mode subjectif indique que l'émetteur est seul responsable de l'énoncé, alors que le mode objectif indique que d'autres personnes en partagent la responsabilité avec lui. Cette différence a toute une série de consé­quences que les deux auteurs examinent minutieusement. On notera en particulier que la deuxième structure, (8b.), donne l'impression de provenir d'un texte de fiction.

            Il me paraît tout indiqué de réinterpréter cette paire modale (sémantique) en termes polyphoni­ques. On dira tout simplement que le mode subjectif bloque la polyphonie, alors que le mode objectif la déclenche. Selon Falster-Jacobsen & Heltoft, la deuxième structure est non marquée au sens de Hjelmslev : elle est susceptible de donner lieu à toute une gamme de nuances de sens et est limitée dans son champ d'application seulement par la construc­tion avec der. C'est là exactement ce qu'exprime l'analyse polyphonique esquis­sée.

            Dans ce cas, l'analyse polyphonique n'offre pas une description plus précise ou détaillée du phénomène concret. Or c'est un avantage incontestable qu'elle le place dans un cadre plus général. Ainsi, des recherches portant sur le subjonctif en français ont mis en évidence que ce mode (morphologique) marque un type très spécifique de structure poly­phoni­que à laquelle seule l0 a accès (cf. Nølke 1993 : 191-212). Par là le subjonctif fran­çais se distingue des modes analogues en allemand et en latin, par exemple, où le subjonc­tif introduit également une structure polyphonique, mais une variante qui, justement, peut impliquer les « voix » d'autres personnes comme dans le discours indirect, par exem­ple. L'analyse polyphonique réunit ainsi des analyses différentes dans un seul modèle explica­tif, modèle qui a l'avantage supplémentaire de tenir compte des faits interprétatifs, des interlocuteurs, des points de vue exprimés, etc., tout en reliant ces manifestations aux aspects purement grammaticaux. En ce sens, la polyphonie a été grammaticalisée.

            Somme toute, la polyphonie linguistique s'occupe des deux questions : quels sont les points de vue présentés dans l'énoncé et qui a ces points de vue ? Métaphorique­ment parlant, les divers êtres discursifs prennent la parole à travers leurs points de vue : ils sont les voix du discours. C'est cette métaphore qui se cache derrière la dénomination 'théorie de la poly­phonie'. Or il est important de souligner qu'il s'agit d'une théorie purement sémantique qui traite de phénomènes qui se localisent dans le système de la langue, mais qui fournissent des instructions relatives aux interprétations polyphoniques auxquelles les textes peuvent donner lieu.

 

4. Polyphonie littéraire et polyphonie lin­guistique : diffé­ren­ces et ressemblances

Il semble y avoir quelques divergences cruciales et fondamentales entre la polypho­nie linguistique telle que définie ici et la polyphonie littéraire telle qu'elle s'exprime chez Bachtine et les chercheurs littéraires qui l'ont appliquée dans leurs travaux. Une première différence concerne le niveau d'analyse : là où l'analyse linguistique prend son point de départ au niveau de la langue pour relier de manière systématique langue et parole, l'ana­lyse litté­raire se fait uniquement au niveau de la parole : son objet d'étude, ce sont les confi­gurations polyphoniques auxquelles les interprétations des textes sont susceptibles de conduire. Une deuxième différence — celle-ci peut-être plus importante — réside dans le fait que la polyphonie pour Bachtine est un jeu qui se déroule entre des acteurs — ou des voix — égales, alors que la polyphonie linguistique par définition est hiérarchique à cause du double rôle que joue l0 : il crée ou « gère » les voix en même temps qu'il peut en être une lui-même. Comme Holm (1999) le montre, on peut observer un glissement chez Ducrot, qui d'abord reconnaît l'héritage de Bachtine en mentionnant explicitement que la polypho­nie est une question de voix égales, seulement pour introduire ensuite une hiérar­chie expli­cite dans ses analyses de l'ironie. A plusieurs égards, la notion de polyphonie linguistique est en fait plus proche de certaines des notions de la théorie de Genette. Ainsi, la distinc­tion hiérar­chique entre les deux rôles de l0 rappelle la distinction qu'établit Ge­nette entre le narrateur et le centre de perspective (cf. Jørgensen, ce volume). Les différen­tes « focali­sations » (au sens de Genet­te) correspondront alors aux différentes configura­tions polypho­niques.

            En dépit de ces divergences, la polyphonie littéraire et la polyphonie linguistique s'occupent fondamentalement des mêmes phénomènes, ce qu'on peut illustrer par le sché­ma suivant :

 

l'analyse linguis­ti­que

l'analyse litté­raire

Structures

poly­pho­niques

¬   configurations   ®

polyphoni­ques

relations poly­pho­ni­ques

 

Le chercheur littéraire aussi bien que le linguiste prend son point départ dans des observa­tions des configurations polyphoniques. Là où le littéraire se sert de ces observations dans sa description de la structure de l'œuvre, de son emplacement dans le temps et dans l'espa­ce, etc., le linguiste s'efforce d'expliquer l'apparition des configurations à partir de ses analy­ses linguistiques. Il semble donc naturel d'essayer d'appliquer l'appareil du linguiste en vue d'opérationaliser l'analyse du texte ; et inversement, le dévoilement du contexte et de la fonction des configurations polyphoniques qu'effectue le litté­raire doit pouvoir consti­tuer des données importantes pour le linguiste. Dans cet ordre d'idées, la discussion menée par les littéraires portant sur la question de savoir s'il faut exiger une relation non hiérar­chique afin de pouvoir parler de polyphonie a peut-être moins d'intérêt. Quoi qu'il en soit, il n'y a guère de doute que les configurations polyphoniques non hiérarchiques pré­sentent, elles aussi, un intérêt certain pour l'analyse littéraire, et si nous en tenons compte, l'a­nalyse lin­guis­tique gagne encore en pertinence.

            Même cette concession faite, le projet de collaboration devra cependant — dans l'état actuel des choses — envisager (au moins) deux gros problèmes. Premièrement, les analy­ses linguistiques s'effectuent typiquement au micro-niveau. Pour les faire servir l'analyse littéraire, il faut combiner beaucoup d'analyses de détail, ce qui aboutit facile­ment à des structures extrêmement complexes (cf. p.ex. Nølke & Prætorius 1991). Deuxiè­mement, toute une série de phénomènes dont les littéraires se sont occupés semblent échapper à une analyse polyphonique linguistique rigoureuse. Cela est vrai de divers phénomènes de style, par exemple. Ainsi, l'auteur peut faire parler diverses voix en revê­tant son énoncé d'un « cos­tume linguistique » particulier, qui décèle, par exemple, des relations sociales ou régionales particulières. Ou il peut, à l'aide d'une syntaxe brisée, indiquer une « représen­tation de conscience ». Tout compte fait, l'analyse polyphonique n'est guère en mesure de rendre compte de tout le glissement de sens qu'on peut observer dans les diffé­rentes apparences du « discours rapporté » et/ou des points de vue adoptés. Ainsi il ne m'est pas possible de voir comment le linguiste pourrait contribuer à éclairer les nuan­ces de perspective très fines dont Holm (1999) rend compte dans son analyse de la pre­mière rencontre entre Charles et Emma dans le roman Madame Bovary. Peut-être n'est-il pas du tout question ici de polyphonie au sens linguistique ? Le rapport entre perspective et responsable-de-point-de-vue mériterait un examen plus poussé.

 

5. L'analyse polyphonique du texte

La théorie linguistique de la polyphonie a été élaborée pour l'analyse de la phrase ou de l'énoncé. Or elle est, en un certain sens, prédestinée à l'analyse du texte. En effet, s'ins­crivant dans une approche discursive, structuraliste et instruc­tionnel­le (cf. section 2) elle fournit des instructions pour les enchaînements textuels, donc pour la construction du texte au niveau local[13]. La polyphonie impose donc des contraintes sur les enchaînements pos­si­bles, et c'est dans ce sens qu'on peut parler de cohésion polyphonique. L'application rigoureuse de la polyphonie au delà de la frontière de la phrase demande cependant l'ac­ceptation de quelques hypothèse concernant les rapports entre les locuteurs des différents énoncés dont se compose le texte. Ces hypothèses sont un préalable à toute analyse poly­phonique (linguistique) textuelle. A cette fin, j'ai proposé ailleurs (Nølke 1994) les trois hypothèses suivantes :

H1:      Le locuteur d'un énoncé d'un texte monologal est aussi respon­sable des énoncés précé­dents et suivants (sauf indi­cation expli­cite du contraire).

H2:      Un point de vue duquel le locuteur-en-tant-que-tel se dissocie peut difficilement être associé au locuteur-en-tant qu'individu (cf. note 12).

H3:      Un point de vue qu'accorde le locuteur-en-tant-que-tel peut sans problème être associé au locuteur-en-tant qu'individu.

 

6. L'analyse polyphonique linguistique comme outil pour les analyses littéraires

Pourvu de ces hypothèses, nous pourrons maintenant regarder de plus près la question de savoir si et comment l'analyse polyphonique linguistique peut servir d'outil pour les analyses littéraires. En effet, même si l'analyse linguistique n'est pas la pierre philosophale, tout porte à croire qu'elle pourra effectivement contribuer à l'opérationalisa­tion de certaines analyses littéraires. Un domaine qui saute aux yeux, ce sont les différen­tes formes de discours rapporté qui peuvent apparaître dans les textes littéraires. Ainsi le discours indirect libre semble-t-il le plus souvent être accompagné de marqueurs spécifi­ques de polyphonie linguistique. Les analyses de ces marqueurs sont cependant très com­pliqués et beaucoup de problèmes restent non résolus. Au lieu de m'aventurer dans cette problémati­que complexe, je voudrais montrer brièvement comment une analyse polyphoni­que du connecteur mais pourra appuyer une des analyses que Holm (1999) a proposées d'un pas­sage tiré de Madame Bovary :

      (9)  Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son père s'impa­tien­ta ; elle ne répondit rien ; mais tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer. (Flaubert Madame Bovary)

Mais est sans doute le mot particulier qui a été soumis aux analyses polyphoniques les plus poussées. Mais crée une structure concessive spéciale en reliant deux unités sémantiques p et q. Nous aurons la structure dans (10) :

      (10) 'elle ne répondit rien' (=p)

             MAIS

             'elle se piquait les doigts' (= q)

Cette structure renferme quatre pdv et trois instructions concernant la saturation des rela­tions entre êtres discursifs et pdv :

      (11) pdv1: p

             pdv2: q

             pdv3: p est un argument en faveur de r

             pdv4: q est un argument en faveur de la négation de r

 

              l0 est responsable de pdv2 et de pdv4

              l0 accepte pdv1

              La 'norme' est responsable de pdv3

 

            (r est une unité de sens qu'il faut trouver lors du processus de l'interprétation)

L'essentiel est l'existence de r qui relie p et q dans la mesure où ces deux éléments doi­vent être interprétés comme anti-orientés par rapport à r. Dans ce sens, mais impose au lecteur une lecture qui induise une relation cohésive particulière entre p et q, qui le force à trouver ou à deviner r. Tout l'exercice consiste donc à aller à la recherche de cette unité sé­mantique implicite. Tentons de la trouver dans notre petit texte. Un point fort de l'analy­se réside précisément dans le fait que r reste non précisé. La seule contrainte qui lui est imposée est qu'il doit pouvoir servir de chaînon manquant entre les deux pdv opposés, p et q. L'interprétation du texte reste ainsi ouverte à l'intérieur du cadre donné par la struc­ture indiqué dans (11). Un r possible serait 'il n'y a aucune raison de remarquer la pré­sence d'Emma'. Cette interprétation rend la suite du texte naturel. Or elle se heurte peut-être à une meilleure connaissance de tout le roman, parce qu'elle ne donne pas une image d'Em­ma qui soit cohérente avec ce qu'on trouve partout ailleurs dans le texte de Flaubert. Or beaucoup d'autres interprétations restent ouvertes, et cette richesse interprétative latente correspond très bien à ce que nous ressentons devant l'œuvre littéraire où l'ouverture interprétative est patente. L'exemple illustre ainsi le fait que la description sémantique que nous offre l'analyse linguistique opération­nelle est assez détaillée pour constituer un point de départ à la fois restreint et suffisam­ment souple pour l'analyste littéraire pour qui ce passage peut être essentiel à la com­préhension de l'œuvre complè­te.

            Cette esquisse d'un examen polyphonique du minitexte cité en (9) n'a pris en compte que le connecteur mais. Une analyse plus approfondie doit combiner l'analyse de mais avec des examens des autres marqueurs polyphoniques contenus dans le texte. Ainsi il n'y a guère de doute que le changement d'aspect grammatical, du passé simple à l'im­parfait, doit, lui aussi, s'analyser comme un marqueur polyphonique. L'analyse combinée pourrait ainsi donner davantage d'instructions pour l'interprétation. Il est également clair qu'une connais­sance approfondie du texte, de la perspective socio-historique dans laquelle il s'inscrit, etc., donnerait encore d'autres instructions concernant l'interprétation la plus probable ou la plus « payante ». Mais toujours à l'intérieur du cadre borné par l'expres­sion linguistique. C'est là toute l'idée sous-jacente à l'essai de combiner analyses littéraire et linguistique.

 

7. En guise de conclusion

En tant que théories scientifiques, les théories de la polyphonie, littéraire et lin­guistique, se trouvent encore à l'état d'embryon. De nombreux problèmes restent non résolus. J'espère néanmoins avoir montré que les deux approches ont beaucoup à s'offrir mutuellement. Les deux partent de l'observation initiale de Bachtine : l'aspect dialogal est profondé­ment enraciné dans le langage humain. La polyphonie constitue un domaine où littéraires et linguistes pourront se retrouver.

BIBLIOGRAPHIE

Berrendonner, Alain (1981) : Eléments de pragmatique lin­guistique. Paris : Les Editions de Minuit.

Bachtine, Michail M. (1994) : Problemy tvor estva/poétiki Dostoevs­kogo, Kiev.

Bergson, Henri (1957) : L'évolution créatrice. Paris : PUF.

Ducrot, Oswald (1984) : Le dit et le dire. Paris: Editions de mi­nuit.

Fløttum, Kjersti (à paraître) : “De la phrase au texte : un pas en arrière ou une perspective prometteuse pour la linguistique textuelle ? Actes du XXIIe Congrès international de Linguistique et Philologie romanes.

Genette, Gérard (1972) : Figures III, Paris : Seuil.

Holm, Helge Vidar (1999) : «Detaljens stemmer hos Flaubert », in: Klitgård, Ebbe et al. (éds.) (1999)

Jørgensen, Kathrine Sørensen Ravn (ce volume) : “Stylistique et polyphonie”.

Klitgård, Ebbe et al. (éds.) (1999) : Detaljen ‑ tekstanalysen og dens grænser. Roskilde Universitetsforlag

Korzen, Hanne & Henning Nølke (1999) : « Le conditionnel : les niveaux de mo­dalisa­tion », In: Dendale, Patrick & Liliane Tasmowski (éds.)  (à paraître)

Nølke, Henning (1993) : Le regard du locuteur. Pour une linguisti­que des traces énon­ciatives, Paris : Kimé.

Nølke, Henning (1994) : Linguistique modulaire : de la forme au sens. Lou­vain/Paris: Peeters.

Nølke, Henning (1998) : « Polyfoni. Litterær og sproglig analyse » in: Klitgård, Ebbe et al. (éds.)

Nølke, Henning & Hanne Prætorius (1991) : « Style et polyphonie dans un article de dic­tionnai­re », Zeitschrift für französishe Spra­che und Litera­tur CI/2.  (125-141)

Olsen, Michel (1999) : «Polyfoniens vilkår », in: Klitgård, Ebbe et al. (éds.) (1999)

 

[1].                Cet article reprend et développe un certain nombre de points présentés dans Nølke (1998). Je tiens à remercier Pierre Etienne qui après lecture d'une version préliminaire du présent article m'a fait de nom­breuses remarques tant sur la forme que sur le contenu.

[2].                Ce livre a reparu dans une version révisée en 1963 ayant pour titre : Problemy poètiki Dostoevskogo. Les deux éditions ont été réunies dans Bachtine (1994).

[3].                C'est ainsi que la linguisti­que russe depuis les années quatre-vingts s'est orientée vers des problèmes prag­matiques et énon­ciatifs. Cela est notamment vrai des travaux de M. V. Kitagorodskajas, mais aussi de ceux de Ju. Apres­jan og E. Padutjeva, par exemple.

[4].                Ducrot parle cependant aussi des travaux de Genette (1972) et du linguiste Alain Berrendonner (1981) qui serait le premier à avoir songé à développer une théorie linguistique de la polyphonie. Cet auteur n'a cependant jamais poursuivi ses recherches dans cette direction.

[5].                La théorie de la polyphonie a été esquissée pour la première fois par Ducrot dans son livre datant de 1984 (ch. VII.). Ce texte reste à nos jours la seule introduction rédigée par Ducrot. La présente introduction se base sur la variante de la théorie présentée dans Nølke (1994). Ce travail présente une introduction plus technique et plus développée de la théorie.

[6].                C'est là une différence très importante entre les langues naturelles et (la plupart des) langues artifi­cielles, différence qui n'est que trop souvent négli­gée par les sémanti­ciens.

[7].                Cet exemple est l'exemple classique dans la littérature portant sur la polyphonie. Il révèle d'ailleurs une autre source d'inspiration. En effet, l'exemple est emprunté aux tra­vaux du philosophe Henri Bergson qui analyse en détail l'exemple Cette table n'est pas blanche (1957 : 288). D'une manière générale, ce n'est pas par hasard que la théorie polyphonique linguistique s'est développée en France où on connaît depuis Bally et en passant par Benveniste jusqu'à nos jours une forte tradition pour une linguistique énon­ciative.

[8].                Les protagonistes « physiques » de l'énoncé n'intéressent pas le linguiste (en tant que linguiste).

[9].                Il règne une confusion terminologique considérable dans ce domaine, mais indépendamment des termes utilisés il semble qu'on puisse repérer un certain consensus quant à l'existence de ces quatre types princi­paux, voir Korzen & Nølke (1999) où l'analyse esquissée ici est développée.

[10].              Il ne s'agit ici que d'un seul aspect de l'analyse polyphonique du conditionnel. Pour une analyse plus complète, voir Korzen & Nølke (1999).

[11].              On notera que, sans l'adjonction de la conditionnelle, l'énoncé est en fait ambigu se prêtant aussi bien à une lecture de citation qu'à une lecture hypo­thétique, cf. l'exemple (6).

[12].              Plus précisément, il faut distinguer le 'locuteur-en-tant-qu'individu' qui a une existence indépendante de l'énonciation en question, du locuteur-en-tant-que-tel, qui n'existe que par le fait d'être responsable de cette énonciation. Le locuteur-en-tant-que-tel est une image particulière du locuteur-en-tant-qu'individu, qui, lui, assure la cohérence discursive, cf. Nølke (1994).

[13].              C'est précisément cette propriété de la théorie que Kjersti Fløttum a exploitée dans sa tentative de faire de la polyphonie un moyen pour typologiser les textes (Fløttum à paraître).